Discours du Secrétaire général de l’Organisation internationale de la Francophonie,

Monsieur Boutros Boutros-Ghali,

A la cérémonie de clôture de la 3ème Conférence des Nations Unies sur les Pays les Moins Avancés

Bruxelles, le 20 mai 2001

 

 

Monsieur le Secrétaire général de la Cnuced,

Mesdames et messieurs les ministres,

Mesdames et messieurs les chefs de délégation,

Excellences,

Mesdames, Messieurs,

 

Voilà que s’achève cette troisième Conférence des Nations Unies sur les PMA, après 8 jours d’intenses débats et d’intenses négociations.

 

C’est toujours un moment étrange.

 

Le moment où retombent les passions.

 

Le moment, parfois, des désillusions.

 

Le moment des bilans.

 

Loin de moi, l’idée de tirer les conclusions de cette Conférence.

 

Mon intention est, plus simplement, de partager, avec vous, un regard, le plus objectif possible, sur ce que nous avons vécu ces derniers jours, sur la réalité, telle qu’elle persiste, bien loin de ces enceintes, pour des centaines de millions d’hommes, de femmes et d’enfants, sur l’avenir, tel que nous voulons le bâtir, ensemble.

 

Ce regard, c’est tout à la fois celui d’un Africain, d’un universitaire, d’un diplomate, qui a voué sa vie au Sud, mais aussi celui du Secrétaire général d’une organisation – l’Organisation internationale de la Francophonie- qui compte, au sein de ses 55 Etats et gouvernements membres, 24 pays parmi les moins avancés.

 

Et je suis, aussi, ici, pour exprimer à Rubens Ricupero, l’instigateur, l’animateur, le moteur de cette conférence, tout mon soutien, toute mon admiration et l’appui de notre communauté.

 

Cette 3ème Conférence n’aura-t-elle été qu’une grand messe, parmi tant d’autres, qu’une foire aux illusions ?

 

Peut-être, diront certains, mais je crois, pour ma part, qu’il vaut encore mieux le pessimisme le plus noir ou l’optimisme le plus béat, parce que tout vaut mieux que l’indifférence, l’égoïsme et le désengagement de la communauté internationale.

 

Et cette 3ème Conférence, aura, d’abord, été là pour rappeler aux Etats, aux organisations, aux opinions publiques ce que plus personne ne peut prétendre ignorer.

 

Car si le monde est devenu un immense village planétaire où circulent, librement, et en temps réel, les capitaux, les informations, les idées.

 

Eh ! bien ! cela a une contrepartie !

 

Je veux dire que les uns ne peuvent plus s’abstraire, sous couvert d’ignorance, des guerres, des catastrophes, de la misère qui frappent les autres.

 

Je veux dire que les uns ne peuvent plus se contenter d’assister, rassasiés d’informations, repus, blasés, au malheur de ces centaines de millions d’êtres humains pour qui, survivre est un défi, au malheur de ces centaines de millions de sans voix, au malheur de ces centaines de millions de damnés de la terre !

 

Cette 3ème Conférence aura été, aussi, l’occasion d’associer, pour la première fois, l’ensemble des partenaires au développement : les organisations non gouvernementales, les parlementaires, les maires, les femmes, les représentants du secteur privé, les jeunes entrepreneurs.

 

Ces acteurs non étatiques, ces représentants de la société civile sont devenus - j’en suis intimement convaincu- une composante incontournable des organisations internationales de la troisième génération, parce qu’ils contribuent à la démocratisation des relations internationales. Bien sûr, nous ne sommes qu’au début d’un processus, et il faudra encore réfléchir aux moyens de rendre cette participation plus effective.

 

Cette 3ème Conférence aura été, enfin, dix ans après, l’occasion de jeter un regard lucide sur les mutations, les stagnations, les régressions.

 

Un regard lucide sur cette mondialisation, portée aux nues, dans les années 90, au nom des espoirs nouveaux qu’elle suscitait. Cette mondialisation, aujourd’hui, souvent vouée aux gémonies, au nom des inégalités qu’elle est en train de creuser.

 

Un regard lucide sur cette mondialisation qui n’est pas spontanément solidaire, qui ne saurait s’auto-réguler, et que l’on doit, par conséquent, humaniser, civiliser, moraliser.

 

Car il faut démocratiser la mondialisation avant que la mondialisation ne dénature la démocratie.

 

Un regard lucide sur la nécessité de libérer les pays les plus pauvres du fardeau de la dette, de manière à ce qu’ils puissent consacrer plus de moyens au développement économique et social.

 

Un regard lucide sur l’aide publique au développement, en baisse constante, et plus encore dans le secteur agricole, alors que c’est de l’agriculture que dépendent, d’abord, la sécurité alimentaire et la croissance des PMA.

 

Un regard lucide sur la nécessité de répondre, par l’investissement, aux réformes entreprises par les PMA et d’ouvrir les marchés à leurs produits, étant bien entendu que, pour exporter, il faut déjà  produire.

 

Un regard lucide sur l’éducation et la formation qui doivent être le grand chantier prioritaire de ce siècle commençant.

 

Un regard lucide sur les nouvelles technologies qui ouvrent la voie à un développement qui se joue des distances et qui offrent des opportunités dans les domaines les plus variés.

 

Un regard lucide sur les ravages qu’opèrent le Sida, le paludisme, la tuberculose, sur une population que l’on voudrait, dans le même temps, productive. Et sur la persistance d’une thérapie pour pays riches, et d’une absence de thérapie pour pays pauvres.

 

Mais il est d’autres regards lucides que nous devons jeter. Moins évidents peut-être parce il n’y a pas, là, d’indicateurs, de chiffres, de statistiques, pour nous aider à mesurer l’état de la réalité. Et pourtant cela mérite d’être souligné.

 

Ayons, d’abord, la lucidité d’admettre qu’aider les autres, c’est s’aider soi-même au nom du devoir de solidarité et d’humanité qui est le nôtre!

 

C’est éviter, aussi, de voir des affrontements entre émigrés et populations locales qui amèneront, un jour, à vouloir fermer totalement les frontières, au mépris du plus élémentaire des droits de l’homme, celui de circuler librement.

 

Ayons la lucidité d’admettre, aussi, que l’Afrique devient de plus en plus réaliste sur elle-même, de plus en plus intransigeante avec elle-même, de plus en plus ambitieuse pour elle-même.

 

Que l’Afrique se connaît mieux que quiconque !

 

Que ce sont les Africains eux-mêmes, qui dénoncent, haut et fort, la corruption à laquelle ils ont à faire face, qui dénoncent, haut et fort, l’absence de libertés et de démocratie !

 

Et cette autocritique, sans concession, nous impose, plus que jamais, d’accompagner ces pays sur le chemin long et difficile de l’état de droit, des droits de l’homme et de la paix.

 

Ayons la lucidité d’admettre que la mondialisation, ce ne doit pas être l’occidentalisation !

 

Ayons la lucidité d’admettre que le progrès, le développement, ce n’est pas courir derrière un modèle venu d’ailleurs ou imposé par d’autres.

 

Ayons la lucidité d’admettre que le progrès le développement, ce n’est pas vouloir devenir ce que l’on n’est pas, en reniant ce que l’on est, profondément.

 

Ayons la lucidité d’admettre, que le progrès, le développement, ce n’est pas seulement atteindre le seuil minimum de dignité, de liberté et de prospérité, c’est pouvoir le faire, tout en préservant et en exaltant sa diversité, son identité, son histoire, sa culture, sa langue, ses traditions, ses arts, sa civilisation.

 

Que l’on veuille bien, enfin, prendre conscience de cette richesse insoupçonnable que l’Afrique peut offrir au reste du monde.

 

Que l’on veuille bien la respecter, la valoriser. Et l’on verra que les pays les moins avancés, pour ne pas dire les plus pauvres, sont, aussi, potentiellement, parmi les plus riches.

 

Dans tous ces témoignages que l’on a entendus, dans tous ces événements parallèles auxquels l’on a assisté, dans tous ces projets concrets qui ont été présentés et qui peuvent, à court terme, être réalisés si l’on veut bien s’en donner les moyens, dans ce formidable potentiel humain d’imagination et de créativité qui s’est exprimé, ici, je veux voir, en germes, les graines qui permettront à une aube nouvelle de se lever sur les pays les moins avancés.

 

Parce que les plus petits projets restent, en dernière analyse, plus forts que les grandes intentions.

 

Je vous remercie.