SEUL LE TEXTE PRONONCE FAIT FOI
DISCOURS
DE MONSIEUR
JACQUES CHIRAC,
PRÉSIDENT DE LA RÉPUBLIQUE
DEVANT LA CONFÉRENCE DES NATIONS UNIES SUR LES PAYS LES MOINS AVANCES
LUNDI 14 MAI 2001
Majesté,
Monsieur le Secrétaire Général des Nations Unies,
Messieurs les Présidents,
Madame et Messieurs les Premiers
Ministres,
Madame la Présidente du Parlement européen,
Monsieur le Secrétaire Général de la CNUCED,
Mesdames, Messieurs,
Voici déjà longtemps que je parcours le monde, un
monde de plus en plus placé sous le signe du paradoxe et du contraste.
Ici, des sociétés industrialisées qui, même si la
pauvreté n'y a pas disparu, même si, pire encore, elle ne recule pas depuis des
années, n'ont jamais été aussi riches, aussi assurées de leur prospérité, d'une
certaine façon aussi arrogantes.
Là, des pays qui étaient encore déshérités au
lendemain de la dernière guerre, qui accomplissent des progrès prodigieux et
qui, parce qu'ils profitent de la croissance économique mondiale, rejoignent à
marche forcée le peloton de tête.
Ailleurs, des nations qui souffrent, des inégalités
qui se creusent entre les hommes et entre les Etats, la misère qui frappe un
nombre considérable d'hommes, de femmes et d'enfants.
A ces contrastes violents, à cette injustice
fondamentale, nous ne pouvons pas, nous ne devons pas nous résigner.
II est de plus en plus évident que le devoir de
solidarité s'impose comme l'impératif politique et moral de notre temps.
De par le monde, un milliard d'hommes survivent à peine, sans espoir de jamais franchir le
seuil de pauvreté. Deux milliards d'hommes - le tiers de l'humanité - disposent
pour vivre de moins de deux euros par jour !
Dans leur sécheresse, ces chiffres disent
l'effrayante précarité de vies mutilées par la faim, la pénurie d'eau potable,
l'analphabétisme, la maladie et l'absence de soins, les conflits armés,
l'oppression politique souvent, et la mort prématurée.
Dans 49 pays, africains pour la plupart, la
majorité de la population subit le drame du non-développement. La communauté
internationale n'a pas le droit d'exclure ainsi plus de 600 millions d'êtres
humains! Plus que jamais, nous devons assumer ensemble notre devoir d'humanité.
Je souhaite que cette troisième Conférence des Nations Unies nous permette d'affirmer
avec force trois principes en forme d'ambitions.
Les pays les moins avancés doivent être aidés :
c'est la mondialisation de la solidarité.
Les pays les moins avancés doivent être intégrés :
c'est la mondialisation au bénéfice de tous.
Les pays les moins avancés doivent s'engager et
agir. Au soutien apporté, doivent répondre la responsabilité et la volonté de
celui qui reçoit. Rien ne se fera qu'ils n'auront eux-mêmes décidé.
En premier lieu, les pays les moins avancés ont
besoin de ressources pour amorcer leur croissance. Ils demandent au monde
l'investissement initial sans lequel rien ne peut se faire. Cette revendication
est légitime. II est de l'intérêt de tous de répondre à leur appel.
Ces pays pauvres sont en réalité les quartiers
pauvres du village planétaire. Notre impuissance collective à assurer le
progrès pour tous défigure et fragilise
la réussite économique et sociale dont se targuent les pays industrialisés, de même
que la persistance de la pauvreté chez nous trahit l'insuffisance de nos
politiques sociales.
La situation des PMA n'est pas neutre sur le monde.
S'ils occupent peu de place dans les flux commerciaux internationaux, leur
évolution nous affecte. Les conflits armés alimentent les trafics illicites. La
pauvreté et l'insécurité incitent à la production de drogue, à la prolifération
du crime organisé, à l'organisation de filières d'immigration clandestine. La
lutte pour la survie accélère la dégradation des sols, l'épuisement des
ressources en eau, la déforestation et le pillage des richesses naturelles.
L'absence de développement est un facteur de crise et nous prive d'un potentiel
immense de dynamisme économique et culturel, source d'enrichissement pour tous.
Aider les PMA participe de la bonne gestion des biens publics mondiaux que sont
la paix, la prospérité, l'environnement ou la diversité culturelle.
Exclus des flux financiers internationaux, souvent
étouffés par la dette et surtout par le manque de perspectives économiques, les
PMA n'attirent pas les investisseurs privés. Comment surmonter ce handicap ?
D'abord par l'allégement de leur dette, allégement
qui est en bonne voie. Le régime mis en place au profit des plus endettés lors
du Sommet du G8 de Lyon en 1996 a été amélioré d'année en année, jusqu'à
permettre l'annulation presque totale des créances. II représente pour la
communauté internationale un effort global de 60 milliards d'euros. La France y
contribue à elle seule pour 10 milliards d'euros. En outre, afin d'éviter la
reprise de l'endettement, elle propose que la Banque Mondiale octroie des dons
aux PMA pour financer certaines dépenses sociales.
Pourvu que nous restions actifs, une quarantaine de
pays atteindront ainsi deux objectifs fondamentaux : l'élimination du
surendettement et l'engagement de programmes sociaux d'envergure contre la
pauvreté.
Dans le même temps, il faut accroître l'aide au
développement. En 1990, nous nous étions engagés à consacrer aux PMA 0.2 % de
notre PNB. Nous sommes loin du compte. A l'exception remarquable de certains
pays nordiques et des Pays-Bas, les pays de l'OCDE ont diminué leur aide de
près de la moitié au cours des dix dernières années. Les pays riches doivent
profiter de la croissance retrouvée pour accroître leur aide et l'orienter
davantage en faveur des plus pauvres. De plus en plus nombreux sont ceux qui,
dans le monde privilégié, attendent d'eux qu'ils tendent la main aux plus
vulnérables, qu'ils se montrent plus généreux à l'égard des plus défavorisés.
La France, quant à elle, s'attache aussi à
améliorer la qualité de l'aide. Celle-ci sera progressivement déliée, dans le
respect de l'accord conclu au Comité d'aide au développement. Elle sera
affectée en concertation plus étroite avec les autres donateurs, et surtout
avec les pays bénéficiaires. La société civile sera mieux associée à
l'élaboration et à l'exécution des programmes.
Je crois indispensable enfin la mobilisation des
initiatives privées. Elles contribuent au rapprochement entre les hommes et
intéressent plus directement nos concitoyens à l'effort de solidarité
internationale. Je souhaite donc qu'en France, les avantages fiscaux réservés
aux dons soient accrus, de façon à inciter au financement d'actions
humanitaires et de développement.
L'aide est essentielle mais elle n'est pas
suffisante. II faut aussi intégrer les PMA dans une mondialisation au bénéfice
de tous, une mondialisation qui tienne pleinement compte de leurs spécificités.
II faut les aider à accéder aux financements
internationaux. Beaucoup reste à faire. Le F.M.I. et la Banque Mondiale doivent,
à cet égard, jouer un rôle central.
Pour permettre aux PMA de mieux tirer parti de la
liberté du commerce, l'Europe a décidé l'ouverture de ses marchés à tous leurs
biens, sauf les armes. L'ensemble du monde développé devrait s'inspirer de
cette décision. Le dispositif retenu vient en complément des préférences
accordées aux pays couverts par les accords de Cotonou. Nous avons veillé, et
nous continuerons à le faire, à ce que toutes les mesures soient prises pour
que le nouveau régime n'ait pas d'impact négatif sur les productions d'autres
régions défavorisées. Je pense en particulier au cas du sucre, sur lequel la
France sera très vigilante.
Pour aller de l'avant, l'Europe propose un nouveau
cycle global, où l'amélioration de la régulation du commerce international
accompagne son ouverture. Les pays en développement y trouveront la garantie de
leurs débouchés. En même temps, les PMA ont besoin de mécanismes qui les aident
à mieux s'intégrer, qui protègent leurs productions, favorisent la stabilité
des cours et stimulent l'intégration régionale.
Une meilleure régulation internationale des autres
phénomènes globaux est indispensable au développement durable des PMA. Lutter
contre le réchauffement climatique, dont ils sont les premières victimes ;
préserver la biodiversité, notamment en soumettant l'usage des OGM au principe
de précaution ; prévenir et réprimer le crime organisé, le pillage des
ressources, comme on l'observe dans certains pays. Sur tous ces sujets, les
pays industrialisés doivent assumer toute leur responsabilité.
Ces régulations internationales, disciplines
nécessaires à une mondialisation humanisée, ont besoin de l'adhésion de tous.
C'est pourquoi je plaide pour une meilleure représentation politique des PMA.
Si, comme je l'ai proposé en août dernier, la France accueille en 2003 un
sommet informel de pays représentatifs
du monde dans sa diversité, elle fera toute sa place à ce groupe de
pays.
Ouvrir la mondialisation aux PMA passe enfin par la
reconnaissance de leur apport culturel. Sachons mesurer tout le parti que le
monde moderne tirera de leurs savoirs, de leurs organisations sociales, de
leurs créations. Ainsi seront-ils eux-mêmes convaincus qu'ils peuvent se
tourner vers l'avenir sans renier leur passé, qu'ils peuvent cultiver la fierté
de leurs civilisations, les faire évoluer et épouser la modernité. Telle est
d'ailleurs l'une des ambitions nouvelles de la Francophonie. Je souhaite que
les institutions multilatérales consacrent plus de programmes aux civilisations
africaines, amérindiennes ou asiatiques.
Mais l'aide et l'insertion ne seront efficaces
qu'en appui à des projets nationaux. Nous connaissons mieux aujourd'hui les
conditions qui doivent être réunies pour qu'une société s'engage dans une
croissance durable et soutenable. Elles s'articulent autour de quatre
idées-force : construire la légitimité politique. Assurer les bases sociales du
développement. Mettre en place les infrastructures fondamentales. Permettre à
la population de créer des richesses. Ce sont d'ailleurs les lignes directrices
des plans de développement pour l'Afrique préparés par plusieurs chefs d'Etat
africains, dont le Président OBASANJO du Nigeria.
Première idée-force : la construction d'un système
politique démocratique et pacifique apte à concentrer les énergies nationales
sur le développement économique et social. Voilà pourquoi la recherche de la
paix est si prioritaire. Voilà pourquoi il faut être sévère vis-à-vis de
gouvernements tentés par l'aventure extérieure ou le règlement par la force des
difficultés intérieures.
Certes, le chemin de la démocratie est long et semé
d'embûches. Nul n'imagine que l'Etat de droit émerge en un jour, surtout dans
des nations de fraîche constitution, qui rassemblent des communautés souvent
rivales, aux frontières tracées au
hasard de l'histoire, aux populations éprouvées et radicalisées par la
désespérance.
II n'empêche. Par-delà les différences culturelles,
les principes du bon gouvernement sont universels. La communauté internationale
ne saurait aider des régimes corrompus, oppresseurs et prédateurs. L'éthique
les réprouve. En outre, l'expansion économique est inenvisageable si les hommes
et les femmes ne sont pas respectés dans leur dignité, ne peuvent jouir en
confiance du fruit de leur travail dans la sécurité, tant physique que
juridique et financière.
Deuxième idée-force, l'établissement des bases
sociales du développement. Vaincre la pauvreté, c'est donner à tous accès à une
eau potable, à une alimentation suffisante en quantité et en qualité, c'est
reconstruire les systèmes de santé et donner la priorité absolue à la mise en
place de systèmes éducatifs efficaces, assurant l'alphabétisation pour tous,
filles et garçons à égalité.
J'insisterai sur la lutte contre le sida, dont
chacun connaît les ravages en Afrique. En 1997, à Abidjan, je plaidais pour que
cesse le scandale d'un fléau où les malades les plus nombreux sont au Sud et
les médicaments au Nord. J'appelais à la création d'un Fonds de Solidarité
Thérapeutique. Aujourd'hui, enfin, les esprits ont évolué. On ne prétend plus
borner la lutte contre le sida à la recherche du vaccin et à la prévention,
condamnant ainsi à mort les dizaines de millions de malheureux déjà contaminés.
Il faut concrétiser les progrès de ces derniers
mois par des accords qui portent sur la fourniture à long terme de médicaments
à prix réduit, ou sur les productions locales. Il faut aussi mobiliser les
fonds, pour contribuer au financement de ces accords et à la construction des
infrastructures de soins qui permettront l'administration efficace des
multithérapies. Tels sont les objectifs de la conférence qui se tiendra à Dakar
fin novembre, comme suivi de la session extraordinaire des Nations Unies.
Telles seraient aussi les missions du Fonds contre le sida, le paludisme et la tuberculose, dont les Etats membres du G8 examinent la création, avec
l'appui du Secrétaire Général des Nations Unies. Je souhaite que ce projet
aboutisse lors du Sommet de Gênes. Les soutiens déjà annoncés sont de bon
augure et je m'en réjouis.
Troisième idée-force : la construction des
infrastructures essentielles. Energie, transports, assainissement,
télécommunications, tous ces secteurs requièrent la mobilisation des
financements disponibles sur des projets concrets et réalistes, établis par les
pays eux-mêmes en liaison étroite avec les bailleurs de fonds. Tel est l'esprit
des entreprises engagées par le G8. A Gênes, j'appuierai le programme pour les
énergies renouvelables et l'initiative pour l'accès aux nouvelles technologies.
Quatrième idée-force : stimuler l'esprit
d'entreprise, pour la création de richesses. La liberté d'entreprendre et la
recherche du profit encouragent l'esprit de création. Des expériences répétées
témoignent à l'inverse de la stérilité et de l'inefficacité des voies
autoritaires. Malgré les handicaps, les PMA doivent s'engager sans restriction
sur la voie de l'économie de marché, dans le cadre de l'Etat de droit.
Ceci suppose que l'investissement, national ou
étranger, puisse se réaliser dans un environnement institutionnel sécurisant. Parallèlement,
la mobilisation des capitaux privés doit être activement encouragée, et d'abord
celle de l'épargne nationale. Tel est l'objet d'un nouveau programme de
l'Agence française de développement.
Nous devons en effet innover, réfléchir à des
mécanismes inédits pour le financement des petites entreprises. Inspirons-nous
des principes du microcrédit, si heureusement développé à l'incitation du
Docteur Mohammed YUNUS, génial inventeur de la Grameen Bank, auquel je tiens à
rendre un particulier hommage.
Majesté, Mesdames et Messieurs,
Par deux fois, en 1981 et 1990, la France a
accueilli la conférence des PMA. Avec
ce rendez-vous de Bruxelles, l'Europe prend le relais, main tendue portée par
l'espoir.
L'espoir, parce que ces pays ont progressé. Leurs dirigeants,
toujours plus nombreux, font le choix de l'ouverture démocratique et de
l'économie de marché. Le mirage des solutions totalitaires s'est évanoui. A
l'immobilisme des partis uniques succède le réveil de la société civile, son
dynamisme dès que les moyens lui sont donnés de s'affirmer. L'apparition de
partis politiques dignes de ce nom, l'affirmation du rôle des femmes, la montée
en puissance des associations de toute nature, autant de signes qui témoignent
de la volonté de ces sociétés de prendre en main leur destin.
L'espoir, parce que les institutions chargées de
l'aide au développement évoluent. Elles s'ouvrent aux préoccupations sociales
et comprennent que les équilibres économiques ne peuvent être réalisés aux
dépens des peuples. Elles admettent la nécessité de travailler ensemble. Elles
apprennent les vertus de l'humilité, reconnaissent qu'elles ne détiennent pas
la recette du développement, car celui-ci résulte de l'alchimie toujours
renouvelée d'une époque et d'un lieu. Elles acceptent mieux de dialoguer, et
souvent de confier leurs programmes aux ONG internationales ou locales.
L'espoir, parce que la communauté internationale
modifie son regard sur les pays les plus pauvres. Dans un monde globalisé, elle
les reconnaît enfin comme des partenaires précieux, dotés de ressources
naturelles et culturelles essentielles au monde de demain.
Non, la misère n'est pas une fatalité. Le scandale
d'un monde de plus en plus riche, où les pauvres restent pauvres peut et doit
cesser. Pourvu que la communauté internationale leur tende la main avec
confiance et amitié, les pays les moins avancés deviendront le prochain espace
de croissance économique et sociale. Ils deviendront le lieu d'une expérience
inédite dont bénéficiera l'humanité tout entière.
Demain, j'en ai la conviction, les « Pays les moins
Avancés » seront les « Prochains Pays Emergents ». Je vous propose qu'ils
soient désormais appelés ainsi, en signe de notre espoir et de notre confiance.
Je vous remercie.