ALLOCUTION DU SECRÉTAIRE GÉNÉRAL AU FORUM DES ONG
TENU EN
MARGE DE LA TROISIÈME CONFÉRENCE DES NATIONS UNIES
SUR
LES PAYS LES MOINS AVANCÉS
Bruxelles,
le 14 mai 2001
Chers amis,
Merci de votre chaleureux accueil. Comme vous le savez, je me suis éclipsé de la Conférence pour
venir vous parler. Je l’ai fait un peu à
regret, car il s’agit d’une conférence aussi sérieuse
qu’intéressante. Il s’agit en effet de
trouver des moyens novateurs de surmonter les problèmes qui entravent depuis
trop longtemps le développement des pays les moins avancés. Cette conférence ne
réunit pas que des Chefs d’État : il y a aussi Jim Wolfensohn de la Banque
mondiale, Mike Moore de l’OMC, Romano Prodi de la Commission européenne,
Thoraya Obaid du Fonds des Nations Unies pour la population, et Mary Robinson,
Haut Commissaire des Nations Unies aux droits de l'homme. Ils réfléchissent ensemble, émettent de
nouvelles idées tout en écoutant les vues des dirigeants des PMA, de
personnalités du monde des affaires et, vous serez heureux de l’entendre, de
représentants d’une ONG de renom, Oxfam International.
Mais je tenais à vous parler, et aussi à vous écouter.
Je suis heureux de voir que vous êtes nombreux à représenter des ONG des
PMA. Tous les jours, vous menez le combat en faveur de la dignité humaine, vous
vous battez au quotidien contre la pauvreté, l’ignorance et la maladie, et vous
le faites sur le terrain, là où ça compte vraiment. Vous savez exactement ce
que cela signifie de vivre dans un pays sous-développé. Vos idées sur ce qu’il convient de faire
sont pragmatiques, nées de votre expérience, et donc des plus précieuses. Tous
les participants à cette conférence devraient venir vous écouter.
Les ONG ont déjà donné à plusieurs reprises une démonstration de leur force
et de leur influence, en particulier
lorsque celles du Nord et celles du Sud travaillent ensemble, en utilisant les
nouveaux outils que sont le courrier électronique et l’Internet et en
instaurant des alliances avec les gouvernements qui partagent leurs vues.
Nous avons vu les ONG à l’œuvre
lors de la campagne en faveur de l’interdiction des mines terrestres. Nous
avons vu ce dont elles sont capables lors de la coalition en faveur de la Cour
pénale internationale. Et, plus impressionnant encore, nous avons vu comment
elles se sont mobilisées dans le cadre de la campagne Jubilé 2000 en faveur de
l’allégement de la dette.
Cette dernière campagne a fait honte aux peuples et aux gouvernements du
Nord, en leur faisant comprendre à quel point la dette sapait les efforts que
déploient les PMA pour échapper à la pauvreté, à quel point il était
injustifiable, sur le plan moral comme sur le plan économique, que les
ressources aillent du Sud vers le Nord et non dans le sens inverse.
Cela ne
signifie pas, bien sûr, que le problème
de la dette est réglé. Comme je viens de le dire à la Conférence, même les pays
les plus démunis, qui devraient pourtant voir leur dette annulée au titre du
Programme en faveur des pays pauvres très endettés, consacrent encore davantage
de ressources au service de la dette qu’aux soins de santé.
Il y a là un gauchissement des priorités inacceptable. De toute évidence,
en matière de dette, il faut en faire plus, aller plus loin et agir plus vite.
Il faut donc trouver de nouvelles ressources.
Mais il faut se réjouir qu’en principe du moins, tout le monde s’accorde à
penser qu’il faut décharger les PMA du fardeau de la dette. A mon sens, l’heure
est venue d’élargir le débat.
Tout d’abord, il est essentiel que l’on utilise aux fins de l’allégement de
la dette de l’argent neuf, c’est-à-dire
que l’on ne ponctionne pas pour ce faire les budgets de l’aide au
développement. Ceux-ci sont d’ailleurs
largement insuffisants, si l’on en juge par les besoins des PMA ou si on les
évalue à l’aune de l’objectif que les pays développés se sont eux-mêmes fixé il
y a longtemps de consacrer 0, 7% de leur produit national brut à l’aide
publique au développement. Comme vous le savez, et comme je viens de le dire à
la Conférence, très rares sont les pays qui honorent cet engagement, puisqu’en
moyenne, les pays développés ne consacrent guère que 0, 2% de leur PNB à venir
en aide aux pays pauvres.
Par ailleurs, les PMA ne veulent pas vivre la main tendue. Ils savent très
bien qu’au mieux, l’aide publique au développement ne leur permettra jamais que
de vivoter. Pour échapper à la pauvreté, ils ont besoin de commerce et
d’investissement. Les deux vont de
pair, car les pays ont beaucoup plus de chances d’attirer les investisseurs
s’ils trouvent des débouchés pour leurs produits.
La principale fonction de l’aide publique au développement est donc d’aider
les pays bénéficiaires à exploiter les créneaux commerciaux qui s’offrent à
eux.
Dans le même ordre d’idée, le rôle le plus important que pourrait jouer une
coalition d’ONG serait de militer pour que les marchés mondiaux soient vraiment
ouverts aux produits des pays en développement.
L’Initiative « Tout sauf des armes » que l’Union européenne a
prise dernièrement est un bon début, mais ce n’est qu’un début. Nous devons convaincre l’Europe de
l’appliquer plus promptement à ses importations de riz et de sucre, et
persuader d’autres pays industrialisés, comme le Canada, les États-Unis et le
Japon, de suivre l’exemple de l’Union européenne. Nous devons aussi veiller à ce
que les normes en matière de santé et de sécurité, qui visent en apparence à
protéger les consommateurs, ne soient en fait un moyen déguisé de protéger les
producteurs des pays riches contre la concurrence loyale des pays pauvres.
À la Conférence, j’ai cité l’exemple de la réglementation européenne en
matière d’aflatoxines. Selon une étude de la Banque mondiale, cette
réglementation permet, au mieux, de sauver la vie d’un citoyen de l’Union
européenne tous les deux ans.
Pour l’Afrique, elle représente, en termes d’exportations de céréales, de
fruits secs et d’oléagineux, un manque à gagner de quelque 670 millions de
dollars par an et condamne à la pauvreté un grand nombre d’exportateurs
africains, qu’elle prive ainsi d’une chance d’échapper à une mort prématurée
causée par la malnutrition ou les maladies endémiques.
Les barrières commerciales doivent tomber. Il faudrait militer en faveur de
l’ouverture des marchés dans le cadre d’une campagne qui ait la même conviction
morale que la campagne pour l’annulation de la dette.
D’autres que moi ont préconisé dernièrement de lancer une telle campagne,
qu’ils ont appelée Jubilé 2010. Cela
paraît bien loin, mais n’oublions pas qu’il s’agit d’une date butoir. C’est maintenant
qu’il faut commencer à agir.
Selon ses partisans, une telle campagne devrait viser deux objectifs :
d’une part, aider les pauvres des pays en développement en éliminant les barrières tarifaires et
autres que les pays développés ont maintenues alors même que les obstacles au
commerce tombent un peu partout dans le monde; d’autre part, offrir assistance
et formation aux travailleurs des pays développés, au lieu de les laisser
affronter seuls les rigueurs de la concurrence des pays en développement.
Une campagne qui se propose de contribuer au bien-être des travailleurs des
pays développés comme des pays en développement devrait, me semble-t-il, recueillir votre adhésion au moins autant
que Jubilé 2000.
Je vous exhorte à mettre votre merveilleuse énergie et votre précieux
savoir-faire au service de cette cause.
Cette Conférence est la troisième en 20 ans. Or, les PMA sont plus nombreux
aujourd’hui qu’il y a 20 ans. Ma plus grande crainte, c’est que dans 10 ans,
lorsque nous tiendrons la prochaine conférence, la liste des PMA se sera encore
allongée. Si ces pays ne trouvent pas de débouchés pour leurs produits, ce sera
certainement le cas.
Faites tout pour que cela ne se produise pas, je vous en conjure.
Mais je parle depuis trop longtemps. Je suis aussi venu, comme je vous l’ai
dit, pour écouter. Alors, vous avez la parole !